« Le magicien aime et estime son public ; le tricheur méprise celui qu’il plume. » Tuer le père d’Amélie Nothomb, par Élodie Galinat.
Je ne vous cache pas que j’ai ouvert le livre à la couverture rouge sang (plutôt jolie, au demeurant !) un peu fébrile. Pas que j’appréhendais son contenu (quoique…), mais je n’avais pas envie d’un énième récit aux empruntes autobiographiques évidentes.
À la lecture des premières lignes, j’ai ressenti que j’avais affaire à quelque chose de différent, puisque nous pénétrons dans l’univers de la magie, qui n’est pas, habituellement, le sujet de prédilection de l’écrivaine. Cela dit, je vous préviens, ici pas de documentation détaillée : cet élément n’est qu’un prétexte à l’intrigue, une simple partie du décor.
« Le but de la magie, c’est d’amener l’autre à douter du réel. » C’est bien de cela dont il est question, du jeu au sens propre, comme au sens figuré. Nous sommes confrontés à une réflexion plurielle sur des thèmes servant l’ambiguïté des apparences (mentalisme, lien du sang/lien filial, tricherie, fausse identité…).
Notre héros s’appelle Joe Whip, il a quatorze ans, l’action se déroule en 1994, dans le Nevada. Sa mère le flanque à la porte. Pour survivre, il commence ainsi à pratiquer son art dans des bars : la magie. Il est doué, très doué malgré son jeune âge. Un jour, tout bascule, il fait une rencontre déterminante : le plus grand magicien de la ville de Reno appelé Norman Terence le prend sous son aile, faisant de lui son fils adoptif. Joe tombe rapidement amoureux de Christina, la jeune compagne de Norman : « Un jour, je ferai l’amour avec Christina et elle le voudra autant que moi. »
Dès lors, s’installe une sorte de triangle amoureux malsain entre les protagonistes. L’élève cherche à surpasser le maître dans tous les domaines. Une forme de duel psychologique se met à germer : « Norman rit. De telles manières lui confirmaient que Joe le considérait comme son père. Son désir pour Christina l’avait prouvé aussi. Sans doute avait-il réglé son Oedipe de cette façon. »
Ici, il n’est pas seulement question de désir sexuel (je dirais que c’est seulement une des nombreuses strates qui composent le récit), il y a un désir de possession, de pouvoir, de revanche ; les plus bas instincts de l’homme sont exacerbés par la duperie constante. La rédaction est un peu « pulsionnelle », on n’en comprend pas toujours tous les rouages, ni pourquoi certains éléments sont présents (s’avérant parfois inutiles).
Tuer le père est un roman de formation moderne qui ressemblerait davantage à une success-story : un adolescent parti de rien, et en quête de lui-même devient millionnaire à Las Vegas en participant au plus grand coup de bluff du siècle avec l’aide d’un complice Belge (joli clin d’œil).
C’est surtout l’histoire d’une passion extrême, prenant différents visages, qui détruit ses personnages : « Norman était devenu fou. » On reste fasciné par ce curieux Joe Whip, sorti de nul part, psychopathe qui n’aime ni ne s’attache, cruel, froid, mesquin et cynique.
Le dernier tiers du roman demeure un peu frustrant. Lorsqu’on arrive au bout de l’histoire, on a envie de dire : « Tout ça pour ça ? »
Quitte à traiter du mal absolu, on attendait peut-être plus. Puis, ce désir de choquer ou de provoquer à outrance, de la part de l’auteur, devient agaçant. Ce qui me gêne avec la prolixité de Nothomb, c’est que je me pose souvent la question de la passion, et de la véritable volonté d’écriture. L’exercice devient trop « automatique », c’en est presque usant pour le lecteur. On aimerait retrouver la marginalité des débuts. Hélas…
« Je suis l’élu d’une arnaque monumentale », c’est finalement un peu ce que je me suis dit en refermant le livre.

Bon, malgré tout, j’espère ne pas vous avoir trop dissuadé de lire ce livre qui reste tout de même plaisant, je le précise !
Bonne soirée à tous/toutes
Chère Elodie,
Je l’ai chez moi et je compte le lire. Maintenant, votre article exprime des réserves. C’est votre droit. A. N. a écrit de jolis livres, elle a un beau coup de plume, maintenant certains de ses ouvrages sont plus faibles que d’autres, ou plaisent moins. Elle le dit elle-même : elle écrit ENORMEMENT et elle veut publier chaque année… Pour moi, c’est que réside la question. Cela étant, je trouve son “personnage” sympathique. Je crois qu’elle est très généreuse.
En tous les cas, votre article n’est pas du tout agressif.
Bien à vous, Jean-Michel Devésa.
Merci, Monsieur, pour ce commentaire.
Aussi, dites-nous ce que vous en avez pensé lorsque vous l’aurez lu, j’aimerais avoir d’autres avis que le mien!
En tout cas, nous partageons la même opinion sur la prolixité de l’auteur.
Pour ma part, j’ai commencé à lire Nothomb, car je partage son expérience du Japon pour y avoir moi-même vécu, d’où ma sympathie pour cette écrivaine.
Cordialement,
Elodie Galinat
Chère Elodie,
J’écrirai un petit mot pour exprimer mes impressions de lecture, à propos de “Tuer le père”.
Vous avez bien eu de la chance d’aller au japon. Je vous envie.
Cordialement, Jean-Michel Devésa
“« Je suis l’élu d’une arnaque monumentale », c’est finalement un peu ce que je me suis dit en refermant le livre.” : sentiment pleinement partagé. Je viens de publier une critique du livre sur mon blog : http://marecages.be/?p=5371, on se rejoint un peu, mais pas en tout et pas pour les mêmes raisons, ta critique m’est donc vraiment enrichissante !
Merci Reka pour ce lien et ce commentaire !